

En 2021, la Banque des États de l’Afrique Centrale (BEAC) a publié des données révélant une transformation majeure du paysage financier régional de la CEMAC. Le taux de bancarisation élargi (possession de comptes formels via les banques et les institutions de microfinance) restait limité à 22 %, tandis que les comptes de paiement mobile connaissaient une croissance spectaculaire, atteignant 52 %. Cette tendance était soutenue au niveau de l’usage réel des comptes: les services de mobile money étaient plus utilisés que ceux des institutions traditionnelles, avec 39 % d’activité contre 33 % pour les banques classiques et 29 % pour les établissements de microfinance.
Au Cameroun, près de 70% d’adultes n’avaient pas accès aux services financiers formels en 2021, un chiffre éloquent qui met en lumière les défis de l’inclusion financière. En effet, seuls 45% d’adultes camerounais disposaient et utilisaient un compte bancaire ou mobile money formel selon les données de la Commission bancaire (COBAC). Pire encore, seulement 11% avaient accès à un service d’épargne formel, selon une étude conjointe du Comité national économique et financier (CNEF, 2025). Pourtant, avec une pénétration mobile dépassant les 80% (MINPOSTEL, 2023), une pénétration du mobile money à plus de 67% (BEAC, 2021) et un écosystème en pleine mutation porté par une forte volonté politique, des avancées technologiques et une demande croissante d’inclusion financière, le pays dispose d’un fort potentiel d’accélération numérique.
L’urgence est donc pour les institutions financières de prioriser leur digitalisation pour rester compétitives, et atteindre les objectifs d’inclusion financière. La digitalisation devient ainsi pour elles, une exigence opérationnelle, concurrentielle et même réglementaire.
Cet article de blog propose cinq axes stratégiques pour renforcer l’impact des stratégies de digitalisation des institutions financières au Cameroun.
L’essor du digital s’accompagne d’une augmentation des risques de fraude, de blanchiment et de cyberattaques. Pour arriver à une sécurité optimale, les principales mesures impliquent de :
L’expérience client doit être au cœur des préoccupations. La faible capillarité des réseaux bancaires et de microfinance (11,2 agences pour 100 000 habitants en 2021) rend difficile l’accès aux services financiers (19% des camerounais n’accèdent pas aux services financiers car le point d’accès est trop éloigné selon l’étude Findex de la Banque Mondiale menée en 2021). En outre, l’accès à l’électricité surtout en zone rurale demeure un défi important: en 2018 seulement 26 % de la population rurale y avait accès au Cameroun. C’est pourquoi les acteurs financiers doivent repenser en profondeur le parcours client, pour le rendre plus cohérent et performant. Plusieurs alternatives sont possibles pour assurer une intégration fluide entre un ensemble de canaux complémentaires: agences physiques, applications mobiles, plateformes web, mais aussi services de messagerie et d’assistance (WhatsApp, Telegram, etc.):
Dans les métropoles, à Douala et Yaoundé notamment, les banques ont résolument embrassé le virage digital. Les transactions courantes transitent majoritairement par des applications mobiles, des guichets automatiques et des plateformes en ligne, qui forment l’épine dorsale de leurs services. À l’inverse, 95,2% des IMF considèrent la digitalisation comme stratégique, mais seulement 18% offrent des services qui sont intégralement offerts en ligne (BEAC 2023). Certaines IMF parviennent néanmoins à innover avec des solutions comme l’encaissement mobile ou encore le suivi de prêts en ligne, générant des gains d’efficacité.
La fracture numérique entre les zones urbaines et rurales est grande. Le défi d’atteindre les populations non, mal ou peu desservies est généralement du ressort des institutions de microfinance, qui doivent adopter des solutions mobile-first comme les services de mobile banking et les portefeuilles numériques pour surmonter les contraintes d’infrastructure physique. Et cela passe par des interfaces accessibles sans smartphone (USSD par exemple), des partenariats avec les opérateurs de mobile money et les fintechs (nano crédits par exemple), le développement et la digitalisation des agents de terrain (agency banking). L’utilisation des plateformes mobiles pour la distribution de microcrédits et la collecte des remboursements, simplifie aussi les processus pour les clients qui n’ont pas de compte bancaire.
En effet, la pénétration du mobile money (67%) fait de l’interopérabilité un atout incontournable pour l’offre de services financiers surtout en zones rurales. Les partenariats avec des opérateurs télécom comme MTN et Orange permettent des transferts instantanés entre les comptes bancaires et les portefeuilles mobiles, ce qui impacte fortement la collecte de l’épargne, et la mise à disposition (et/ou le remboursement) des prêts.
En 2024, le Cameroun a enregistré 19 millions de cyberattaques (MINPOSTEL, 2025). Cet état des faits était principalement dû à des vulnérabilités de systèmes d’information de gestion multiples, essentiellement favorisées par les failles techniques, l’utilisation de logiciels obsolètes, la négligence des utilisateurs, et l’absence de politiques de sécurité robustes au sein des institutions. Le rapport Global Findex de 2024 indique également la vulnérabilité des propriétaires de téléphones au Cameroun : plus de 75% sont exposés aux fraudes mobiles, mais très peu les reportent.

Figure : Répartition de l’utilisation des technologies de pointe par les entités (CNEF, 2024)
Les IMF sont particulièrement encouragées à investir dans des systèmes d’information de gestion pour générer automatiquement des rapports financiers fiables, analyser leur portefeuille de qualité et se conformer aux obligations réglementaires plus efficacement.
Avec l’éclosion des services financiers numériques, l’éducation numérique reste essentielle pour transformer les usages et accélérer l’adoption de ces services.
Les institutions financières, afin de garantir une utilisation responsable des outils numériques, doivent autant mettre l’accent sur la sensibilisation numérique et l’éducation financière de leurs clients surtout ruraux, qu’investir dans la formation de leurs employés. Cela peut passer par des modules d’apprentissage en e-learning, des messages de sensibilisation via les SMS/IVR, des points de contact communautaires (agents digitaux formés).
Alors que les banques, les institutions de microfinance, et les compagnies d’assurance se focalisent sur la digitalisation de leurs services de base, un acteur essentiel du secteur financier est souvent relégué au second plan : les Sociétés de Gestion d’Intermédiation (SGI). Les SGI sont des intermédiaires financiers qui facilitent l’accès aux marchés financiers, notamment la Bourse des Valeurs Mobilières de l’Afrique Centrale (BVMAC).
Longtemps à la marge des efforts de digitalisation, les SGI commencent à intégrer des outils digitaux comme la souscription dématérialisée de produits boursiers. La BVMAC a initié un projet pilote de souscription en ligne, notamment pour les émissions obligataires d’État. Cela ouvre la voie à la démocratisation de l’épargne, notamment pour les jeunes, et la transparence accrue dans les placements.
Toutefois, d’après le CNEF, très peu de SGI camerounaises disposaient de plateformes de gestion de portefeuille digitalisées en 2023. La digitalisation de ces derniers implique l’utilisation de la blockchain pour la traçabilité des transactions et des identités numériques, ce qui renforce la transparence et la conformité aux exigences réglementaires. Cette digitalisation pourrait ouvrir de nouvelles perspectives pour le développement du marché financier camerounais, en rendant l’investissement plus accessible: des plateformes d’investissement en ligne permettraient aux particuliers d’acheter et de vendre des actions et des obligations facilement, démocratisant ainsi l’accès à l’épargne longue et aux placements notamment via des plateformes de trading accessibles au grand public, des outils d’éducation financière en ligne, et des services de conseil automatisés accessibles sur mobile.
Le secteur de l’assurance quant à lui, commence à rattraper son retard de digitalisation. Les priorités pourraient être le développement de plateformes en ligne pour la souscription de contrats, le paiement des primes et la déclaration des sinistres, particulièrement pour des produits comme les micro-assurances qui sont plus accessibles grâce au mobile. Ils pourraient également intégrer la personnalisation des offres en utilisant les données des clients, l’assistance client grâce à l’utilisation de chatbots et de l’intelligence artificielle, la simplification des procédures de règlement des sinistres. Les compagnies d’assurance commencent à intégrer le numérique, souvent via des partenariats. Par exemple, Activa et Orange ont lancé une micro-assurance mobile. Toutefois, l’adoption de ces services reste marginale comparée à celle des banques.
En 2025, chaque acteur du secteur financier camerounais doit naviguer entre ses contraintes propres et les opportunités qu’offre la digitalisation. Si les banques devaient viser prioritairement l’omnicanalité et la sécurité, les IMF devraient elles, mettre l’accent sur la proximité et l’inclusion via le mobile. Quant aux SGI et les compagnies d’assurance, souvent oubliées dans les feuilles de route nationales, elles devront impérativement s’adapter pour rester compétitives dans un paysage financier en pleine mutation.
Les entreprises d’innovation dont principalement les Fintechs opérant ou s’intéressant au contexte camerounais, devraient miser sur la rapidité d’exécution, l’agilité réglementaire, et la multiplication de partenariats solides comme atouts pour pénétrer le marché, car l’amélioration de l’inclusion financière passera par l’innovation, le pragmatisme et la collaboration entre tous les acteurs du secteur.
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